Janine, une bigoudène dans l'histoire (02/2014)

ENTRETIEN AVEC JEANINE, une bigoudène dans l'histoire.

    Parler d'une génération avec laquelle on a eu le privilège d'entrer dans la vie, c'est réaliser des girations indispensables pour le bien de la mémoire. Parler, parler encore et toujours comme les pales d'un moulin, pour faire tourner les souvenirs, les faire revivre, c'est permettre dans les coursives du temps, de cheminer sur les traces de nos ancêtres pour ne rien oublier, car oublier serait perdre son identité.

J'ai donc rencontré Jeanine, Trolimonaise depuis sa naissance, bigoudène d'une joie prodigue, bien dans ses "boutou coat" (sabots en breton), trait lumineux dans notre ciel breton.

     Dans la ferme de ses parents, à Kerveltré où elle habite aujourd'hui, la vie bien qu'isolée de par ces champs et la palud à perte de vue, Jeanine s'y sent comme un poisson dans l'eau, la mer à ses pieds, le vent au-dessus des toits, le chant du ressac et des mouettes non loin de là. L'été, la baie d'Audierne apporte son lot de surfeurs et d'estivants venus des quatre coins du monde, avides de soleil et de souffles puissants. Entre le paysage d'hier et celui d'aujourd'hui, beaucoup de choses ont changé. Le nombre d'habitants est passé de 700 dans les années 1980 à 1028 habitants en 2014! Autrefois certes, il y en avait autant mais c'est un gage de prospérité que de voir grimper la courbe de croissance dans un si petit village aux portes de Pont-l'Abbé, la capitale du pays bigouden.

     " Dans mon enfance, dit Jeanine, il y avait plein de petites fermes avec des familles nombreuses. J'ai connu une famille qui avait dix-neuf enfants! Mais le plus courant c'était des familles avec cinq ou six enfants, contre deux ou trois aujourd'hui! Ce qui est un record comparé au nombre moyen d'enfant par femme en France. Les jeunes ont des enfants beaucoup plus tard. La vie a changé! Ce n'est pas du tout pareil! Les fermes sont plus grandes et pourtant, on y vit moins nombreux. Ce n'est plus le même genre de ferme car autrefois, il y avait trois ou quatre vaches, un cheval voire deux pour les plus riches, et quelques cochons. On circule mieux sur les routes qui, pour les premières ont été goudronnées en 1944. Les dernières datent des années 1980! Le centre bourg de St Jean s'est agrandi petit à petit et les commerces ont disparu remplacés par la grande distribution dans les villes aux alentours car la voiture a révolutionné le paysage économique. Tous les bistrots qui existaient à l'époque (il y en avait plus d'une trentaine) faisaient également office de boucherie, épicerie, mercerie,boulangerie. On pouvait même organiser des noces! Au Refuge, aujourd'hui devenu Le Vent d'Ouest qui propose un menu ouvrier en semaine et un thé dansant le dimanche, faisait dépôt d'engrais pour l'agriculture et escale pour les porcs avant l'abattoir. Deux usines (une conserverie sur l'actuel emplacement de la salle polyvalente et une fabrique de chaussures qui reste à l'abandon et est mise en vente) employaient bon nombre de Trolimonais et des environs. Le travail ne manquait pas dans la région. Les jeunes ne voulaient pas partir et se mariaient plus ou moins dans le coin. Les gens n'ayant pas de voiture, se déplaçaient à pied, en charette ou à vélo. Pour aller à l'école, nous étions une sacrée bande de copains et faisions cinq kilomètres aller, cinq kilomètres retour à midi, cinq kilomètres après le déjeuner et cinq kilomètres le soir. N'apportiez-vous donc pas un panier-repas? Alors, répond Jeanine, il aurait fallu le manger sur le bord de la route! C'était la guerre et la misère! C'était pas la joie! Aujourd'hui, les enfants ne le feraient pas. Non! Mais on ne peut pas comparer! À quatorze ans, on quittait l'école pour aller travailler à la ferme. La mer, ce n'était pas pour se baigner! On allait ramasser du goémon. Seul mon père savait nager. C'était inscrit sur son  livret militaire.

     Lorsque les Allemands sont arrivés en 1940, il a fallu que les gens s'en aillent car ils ont réquisitionné une dizaine de baraques. On s'est tous regroupés. Nous étions trente et une personnes à vivre ici! Les Allemands ont construit des routes, des voies ferrées, une usine à galets et des bunkers. Aujourd'hui, l'usine résiste au temps mais n'est plus qu'une ébauche de bâtiment où des taggers s'amusent à développer leurs talents sur les murs. En 1944, les Allemands sont repartis en charrette. c'était une semaine avant le combat naval. Les parachutistes tombaient du ciel! L'instituteur nous a dit de rentrer  chez nous sans dire un mot à personne. On pensait que  c'était le débarquement! On n'avait pas peur! À Brest et à Lorient, en revanche, c'était très triste car les Américains bombardaient sans relâche. On entendait les bombes et l'on voyait  le feu jusqu'ici. Ma mère m'a réveillée un matin pour me donner de l'argent au cas où les parents seraient tués. Les obus tombaient comme la pluie. Il y en a un qui est  tombé près de l'abreuvoir sans exploser. Le seau était  rempli de terre. L'année suivante, le carillon de l'église a retenti. La guerre était finie. Nous n'avions pas la radio! Nous étions de pauvres ploucs! 

     Peu à peu, la modernité a fait son chemin. Nous avons eu l'électricité le 31 janvier 1956. Ce jour-là, lorsque le transformateur a été inauguré, on a fait la fête à boire du vin! Chaque quartier avait son propre lavoir. Le linge était lavé au lavoir, et s'il n'y avait pas assez d'eau, nous allions à l'étang du Stang avec la charrette. On faisait bouillir le linge dans une lessiveuse. Aujourd'hui, il ne reste guère que des trous d'eau. Les dimanches de pardon, ma mère allait à pied jusqu'à Penhors! Elle passait par les dunes car les routes n'existaient pas encore.  Nous participions au pardon de Tronoën et priions pour les marins morts en mer. Durant les temps ordinaires, il y avait basse messe et grand messe à St Jean et pour ceux du bourg, ils pouvaient aussi assister aux vêpres le soir. Il y avait un pauvre vieux qui habitait près de la mer. Il venait pieds-nus jusqu'au village pour ne pas user ses chaussures. Il se débrouillait avec ce qu'il avait même si l'entraide existait entre nous. Les gendarmes se déplaçaient à cheval sur de beaux purs-sangs avec de belles selles alors que nous avions des chevaux de labours. En 1973, j'ai eu la télévision et en 1977, le téléphone!"

     La modernité a pris la terre, les routes et les fermes pour le bien commun même si certains se sont rebellés pour protéger  la nature. Aujourd'hui grâce à eux, il nous reste la baie d'Audierne et la palud, ces grands espaces libres, jalousement sauvegardés. Les pins courbés, pliés par le vent, chantent encore par ici...

Merci encore à Jeanine pour cette interview.

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