Isabelle Declève (06/2014)

INTERVIEW D'ISABELLE DECLÈVE

     Un peintre est le témoin de la vie! Il est le disciple scrupuleux d'un genre, d'un style dont il aura fait sien parce qu'il se sera plu dans cet élan pictural qui reflète sa personnalité. Il deviendra l'apôtre, l'annonceur d'une parole, d'une image, un voyage conjugué entre rêve et réalité. Dans les œuvres d'Isabelle Declève, il y a toutes ces choses à la fois où s'inscrivent les émotions vécues ou non, les instants de vie, magiques, illuminés par les couleurs, les tracés du pinceau sur la toile. Après la musique, la voici merveilleuse au pied du chevalet, joyeusement tournée vers cette expression picturale parfois si émouvante et délicate. Dans la "Maternité", œuvre réalisée au fusain, Isabelle retranscrit de façon amène et délicate, cette tendresse fusionnelle entre la mère et l'enfant allaité. Les courbes entremêlées passent et repassent, fluidité d'un tracé comme la lactescence invisible dont l'enfant se nourrit. Quant aux portraits, notamment son autoportrait, il y a la dextérité d'un Gen Paul...  c'est dire qu'Isabelle a vraiment du talent! 

1) Pierre Diner, un peintre breton a dit: "Je veux faire de la musique avec la peinture."

  Je pense que chaque art porte en lui la possibilité d'ouvrir une brèche source de vie qui lui est intrinsèque et donc totalement personnelle. La musique est la musique et la peinture reste la peinture. La différence de leur matériau n'a rien en commun si ce n'est le mot "écriture" que l'on emploie fréquemment pour tenter de définir ce qui caractérise le langage musical ou celui pictural de l'artiste. Serrée, mouvementée, vibrante, hachée, hachurée, gestuelle, libérée, traces..., précise, ondulante... Et quand la musique décide de faire un petit tour du côté de la peinture, c'est bien celle-ci qui s'en inspire et en tire largement profit!

Que de "réminiscences" ne voit-on pas sur nos toiles occidentales empruntées directement au langage musical brut qui se métamorphosera quant à lui en somptueuses symphonies! Des courbes, des points, quelques signes délicatement posés sur cinq lignes légères, horizontales, résolument tendues de vibrations... et voici tout un monde sonore magnifiquement prêt à jaillir qui bientôt nous enveloppera de toutes parts!

Peut-on faire de la musique avec la peinture... ?

Au départ était le rythme, le souffle de deux mains frappées l'une contre l'autre en signe de gratitude et de louange auxquelles se joignent des mélopées murmurées ou grognées, presque symboliquement entonnées à la tombée de la nuit. La mélopée devint très vite mélodie, une deuxième surgit de la première, ces deux mélodies "s'aimèrent"... et ainsi naquit l'harmonie! Ne perdons jamais de vue cet élan premier et organique, ces rythmes qui poussèrent au désir et à l'imprévu du chant. Plus tard, lorsque les mélodies se multiplieront, échos des joies, des doutes, des jubilations ou des drames, le contre-point et la fugue s'attacheront à réguler toutes ces manifestations sonores issues des émotions qui habitent le cœur de l'homme. Des instruments, merveilleux fruits du hasard ou objets inanimés prenant soudainement vie, transformés, imaginés, élaborés, créés amoureusement, viendront communier aux chœurs de tous y mêlant sons nouveaux ainsi qu'imitations de ceux captés alentour dans la nature frémissante. Les ondes musicales se développent, s'émancipent et s'amplifient au point de devenir un champ d'exploration inouï!

De la plus humble flûte en passant par le violon, depuis le violoncelle, le piano jusqu'à cet instrument abyssal que sont les grandes orgues, chacun à sa manière peut tout exprimer. Et quand tous ensemble, les instruments chantent, se lamentent, se plaignent, s'attendrissent ou rugissent, témoins et interprètes de l'expérience humaine,de grandioses symphonies s'élèvent vers le ciel amorçant un dialogue et touchant au plus profond le cœur de celui qui écoute. Le son musical possède la clé d'un accès direct à l'âme. En est-il de même avec la peinture? Je crois que pas un jour ne se passe sans que je ne m'en pose la question!

Peut-on faire de la musique avec la peinture... ?

On parle de son, de tonalité, de ton choisi dans une gamme de couleurs..., d'assonance et de dissonance pour parler d'une peinture qui "marche", qui "fonctionne", de composition de la toile, du ton, du ton accidentel, de lecture "entre les lignes" comme celle d'entre les notes..., de sonorité, de peinture silencieuse, de résonnance intérieure qui n'est finalement, comme le dit Claudel, qu'une résonnance dominante, celle de l'artiste.

Peut-on faire de la musique avec la peinture... ?

La musique est la musique et la peinture reste la peinture! L'une et l'autre s'épaulent, dirons-nous, et marchent de concert; et si la première demeure avant tout un choc spirituel, la peinture s'affirme comme un choc émotionnel. Il s'agit avec un tableau, une toile, de faire une véritable rencontre. De cette intimité qui s'instaure, entre le regardant et le regardé, naît la contemplation, une contemplation active qui petit à petit révèle un mystère, s'approche et s'ouvre au secret inhérent à toute chose, tout être, tout objet préalablement observé, contemplé lui aussi suivant le mot merveilleux de Paul Claudel: "L'œil écoute"...

"Le silence qui succède à la musique de Mozart est encore du Mozart..." Puisse une toile résonner longtemps encore dans le cœur de ceux qui la contemplent et devenir ce silence, écho profond et musical des tumultes de la vie...

2) Vous étiez pianiste avant d'être peintre. Comment passe-t-on du piano au chevalet?

Comme mue par une injonction incrédule, on ajoutera à cela une sacrée dose d'inconscience... pimentée d'une insoupçonnable euphorie! Avec derrière moi une dizaine d'années de vie de musicienne concertiste, je me suis mise à douter de mes capacités suite à une maladie et l'opération de chacune de mes deux oreilles. C'est alors qu'en boutade je me suis lancé cette phrase: "Et maintenant, il ne te reste plus qu'à peindre et dessiner..." Mon regard fut capté ensuite par un ficus... et cette "belle plante" qui posait là, sans arrière pensée aucune, fut ainsi mon premier modèle! Le bonheur a été immédiat...et le doute grandissant, je me disais: "personne ne va me croire, c'est de la fumisterie que de vouloir devenir peintre comme cela..."

N'ayant jamais tenu un crayon de ma vie, je connaissais cependant la valeur ainsi que l'intensité du travail artistique et l'importance de la qualité de sa transmission en ayant commencé mon apprentissage musical et pianistique dès l'âge de cinq ans. Comment allais-je m'y prendre? Je n'avais rien à montrer... Je me lançai donc en autodidacte et, au hasard des rencontres, je m'enrichis de "connaissances". La peinture bien sûr m'a toujours intéressée... et même captivée. Je lisais beaucoup d'écrits de peintres eux-mêmes sur leur travail artistique, c'était une grande souce d'inspiration et d'enthousiasme pour moi. Là, on aurait pu dire que j'aurais bien aimé faire de la peinture avec la musique ou mieux encore, de la musique animée d'une riche palette. Mais, de là à penser un jour passer "du piano au chevalet", alors ça, jamais! Le chemin n'est-il pas "écrit droit avec des lignes courbes?"

3) N'avez-vous jamais été tentée par l'abstrait?

Bien sûr que si! Et  c'est une question qui m'interpelle et m'agite, c'en est même... douloureux presque au quotidien! Comment pourrait-il en être autrement? Je pourrais aussi proférer et sans vouloir du tout dénigrer l'abstrait... que c'est par là, me semble-t-il, avoir débuté. Forcément, je n'avais jamais dessiné! Et pour la couleur, je n'ai pu davantage me contenir! En mélangeant le tout on pouvait vite se satisfaire et se dire: "Au fond, je suis déjà peintre... une peintre abstraite!" Et voilà, le "problème" était réglé! Mais ce n'était pas sérieux, cela ne pouvait tenir longtemps la route. Je suis allée au Louvre, y ai beaucoup dessiné... et pour l'instant, je m'en tiens à ce que l'on nomme le "figuratif".

4) Utilisez-vous le nombre d'or?

Cette notion m'a toujours un peu effrayée étant avant tout une nature intuitive. Le nombre d'or me plonge immédiatement à l'époque de Léonard de Vinci et de Michel-Ange, cette Renaissance italienne magistrale, le summum en quelque sorte de la peinture, la sculpture, l'architecture ou de tout ce que le cervau humain a pu à la fois appréhender, imaginer, prévoir, concevoir, englober et réaliser. Je dois avouer que cela me donne le tournis... et si j'y songe trop, me dicterait même de tout arrêter! Mais non, quoiqu'il en soit, on continue toujours, n'est-ce pas? Et avant toute chose, faire confiance à l'instinct. Tout artiste qui se respecte contient en lui comme en secret sa malle aux trésors magiques, sorte de boîte de Pandore innnée qui renferme en son ventre toutes ses références amoureuses: ses peintres, musiciens, interprètes, artistes admirés et aimés, choyés et respectés qui le précèdent dans le temps. Il y puise à fusion ou celles-ci lui montent à la tête de façon parfois bien spontanée, y retourne sans cesse et en tout cas, s'y recueille souvent. L'équilibre ainsi se cherche, s'élabore et se construit instinctivement puis patiemment: un sens inné des proportions et des valeurs se laissent monter en lâcher prise... Pourquoi telle ou telle proportion de la toile, par exemple, ou dans la composition? Il doit y avoir une manière inconsciente de s'appuyer sur plus de 2000 ans de mathématiques et de réflexions au sujet de l'harmonie et des liens qui unissent les nombres et notre perception de l'espace... Je ne sais en fait trop que vous dire et vous avoue, j'en suis confuse, ne m'être jamais réellement penchée sur la question.

5) L'exercice de l'autoportrait est-il plus délicat que celui de faire le portrait de quelqu'un?

Ce sont deux choses différentes. L'autoportrait est plus un exercice de recherches et d'expérimentations, d'analyse froide et concrète! On se retrouve face à soi, on s'observe de façon méthodique, il n'y a pas d'inquiétude à avoir et ce n'est pas le moment de se poser des questions : on n'est pas en psychanalyse, il s'agit tout simplement du boulot! Après, c'est à vous de voir: il en sort ce qu'il en sort...

Pour le portrait, il en va pour moi tout différemment: je suis saisie d'un très grand  trac devant la personne, il faut vraiment que je parvienne à maîtriser cette émotivité et cette angoisse. Le modèle a beau dire, il est toujours en attente de quelque chose et ce n'est facile ni pour lui ni pour moi car je deviens l'observant observé! Grâce à Dieu, doucement un calme va s'installer... et la concentration fera le reste. C'est comme pour un concert: il s'agit de devenir l'auditeur du dernier rang du pigeonnier et son propre auditeur. Un certain recul s'installe donc et l'on en arrive exactement au même état d'esprit que pour l'autoportrait... tout en veillant cependant à ce que l'émotion demeure à fleur de peau. Il faut aussi se trouver ou entrer en empathie totale avec son modèle, et la garder constante pour que s'établisse ce lien silencieux d'amour et d'émerveillement  indispensable... ne serait-ce que pour une courbe  un sourcil, un pincement de lèvres, ce léger "défaut" qui charme, effraie ou intrigue et qui fait se révéler er rendre la personne unique. Reste enfin le délicat moment de capter et saisir le regard de la personne, on est bien obligé pour cela de planter son regard dans le sien: attention à la crainte qui revient, car cet être là, parfois tendu devant vous ne peut s'empêcher de se transformer soudain en un gouffre de questionnements! Sans toutes  ces conditions réunies, pas la peine de poursuivre: cela ne marche ni  ne fonctionne! L'on pourra toujours se raccrocher ensuite à l'idée ferme que ce modèle pose bête... En tout état de cause, voici cependant La règle d'or: s'efforcer tout du long à garder "le sang froid et le cœur chaud!"

6) Comment trouvez-vous l'inspiration?

Ce n'est certainement jamais moi qui la provoque, mais elle qui vient vers moi. Je m'explique: pour me stimuler et susciter le désir, je vous l'ai déjà dit, c'est la lecture des écrits des artistes par eux-mêmes, ou la poésie... Baudelaire en particulier. Quand vraiment rien ne vient, je me récite toujours ceci:

"Car c'est vraiment, Seigneur,

Le meilleur témoignage,

Que nous puissions donner

De notre dignité,

Que cet ardent sanglot 

Qui roule d'âge en âge

Et vient mourir au bord

De votre éternité."

     Plus prosaïquement, ce sera l'appel d'un éclat de lumière posé sur un objet, la couleur et la forme d'un fruit, la disposition, l'entente de différents volumes entre eux, un regard attiré soudain, et renouvelé sur ce qui m'entoure et se rythme dans ma maison, autour de moi, la position ou la nonchalance d'un corps, l'intensité d'un visage ou d'un groupe de personnes... C'est finalement très subtil tout cela... mais rien de très personnel, il faut simplement que cela en devienne un vrai motif de peinture. Il y a le déclenchement, le déclic auquel il ne faut pas se dérober et s'y mettre, se mettre rapidement au  travail... mais ça, c'est une autre question... et je n'y répondrai pas!

7) Stéphane Crémer, votre ami et écrivain, évoque le jeu de miroir dans l'une de vos œuvres: "Le bouquet de Juliette". Cet exercice intéressant permet de voir des deux côtés du pot, était-ce intentionnel?

J'ai bien sûr consciemment composé la nature morte, ou plutôt, comme souvent, je suis partie de ce qui se trouvait là, l'instantané devenant composition. Ainsi, le miroir se trouvait posé à l'identique avant que j'eusse l'idée de commencer la toile. J'y ai juste placé le petit pot avec le bouquet de muguets et les deux citrons dont le jaune, pour l'équilibre de la toile, me paraissait beaucoup plus intéressant que le rouge d'une pomme par exemple... le déclic s'est produit... et voilà, c'est parti! Ce sont les rapports entre eux de ce qui se joue en dehors du sujet, les vides et les pleins, qui, et comme cela  se passe toujours, préoccupèrent très vite la toile... redonnant ensuite une "importance" recréée, mais dans sa simplicité conservée, au petit bouquet de Juliette! Cette idée du miroir, il va s'en dire, est évidemment interpellante et rarement anodine! Et si l'on parle de sonorité, de climat d'une toile, j'aime celle qui donnerait l'impression de surgir d'une impossible nostalgie, comme la beauté d'une musique qui nous vient de loin, de très loin, un peu comme de derrière le rideau.

8) N'avez-vous jamais songé à réaliser un livre d'artiste avec Stéphane Crémer? Lui, en tant qu'écrivain pour les textes, et vous, en tant que peintre pour les illustrations?

Je ne me suis jamais confrontée encore à ce genre d'exercice, je m'y attellerais bien volontiers... je répondrai donc à cette question en vous suggérant de le lui proposer!

9) Vous avez tour à tour peint puis dessiné au fusain la "Maternité". Pourquoi l'avoir faite dans ces deux exercices?

Il m'arrive souvent, en dehors des dessins réalisés pour le plaisir de la tendre souplesse et la rapidité du fusain, de prendre et "rendre les mesures" d'un sujet en faisant au préalable un dessin  ou un croquis pour les peindre ensuite de mémoire. C'est ainsi que j'ai procédé jusqu'à présent pour les peintures de figures. Cela rend normalement plus libre... je voudrais d'ailleurs le devenir davantage, et BIEN DAVANTAGE encore!

10) Avez-vous une préférence pour le dessin et la peinture ou sont-ce deux méthodes qui se complètent?

Voilà deux méthodes qui se renforcent et s'enrichissent l'une l'autre. Leur motivation et leur implication physique restent par ailleurs bien différente. Avec la spontanéité, l'élan, la tendresse du trait, comme je vous le disais et la vivacité de ce matériau, on avance, avec le fusain dans un rendu des valeurs et un travail plus spontané et immédiat sur l'espace, les matières, les gris, les blancs, les noirs... Tout cela porte à réflexion pour le travail à l'huile, qui parfois succèdera au fusain, labeur beaucoup plus lent, plus long et patient ainsi que plus posément réfléchi. Je n'ai pas de préférence entre ces deux "techniques", il s'agit simplement d'une disposition d'esprit à l'instant présent. 

Parfois, la couleur véritable passe avant tout et c'est une telle joie de voir la couleur surgir sur la toile! Plus tard, c'est au tour du dessin, et la spontanéité de son exercice vous stimulant à trouver vite, qui vous saisit impérativement.

11) Avez-vous quelque chose à ajouter à cette interview?

La peinture de chevalet, avec somme toute la sobriété de ses outils, est un parti-pris dont je fais le choix. Un interprète, en musique, n'a pas trente six instruments... ni une foule de moyens devant lui pour transmettre ce qu'il cherche à dire. J'aimerais être de ceux-là: être capable de transmettre dans le cœur des gens une belle résonnance colorée tout en jouant de la simplicité d'une toile, d'un carton, des couleurs et de quelques pinceaux...

Paris, ce 28 avril 2014.

Un immense merci à Isabelle Declève pour avoir si gentiment répondu à mes questions.

Retrouvez-la sur son site: www.isabelledecleve.com

 

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