Talents d'ici et d'ailleurs

Hubert Maury ( 09/2015)

INTERVIEW DE HUBERT MAURY

DESSINATEUR DE BD

 

1) Qu'est ce qui fait qu'un jour tu as eu envie de faire des BD ?

J’ai toujours eu envie de faire de la bande dessinée. Ce sont bien sur mes lectures d’enfant qui m’ont donné le virus. J’ai appris à lire dans Astérix , puis j’ai découvert Tintin, Lucky Luke, Johan et Pirlouit, Buck Danny ... Vers l’âge de 10 ans, j’ai commencé véritablement à dessiner, d’abord en recopiant mes modèles favoris de l’époque (Spirou, Boule et Bill, Gaston Lagaffe …), puis en essayant d’imaginer mes propres histoires. Je dois dire que ça ne ressemblait pas à grand chose.

2) Quel est ton dessinateur de BD préféré ? T'a-t-il influencé ?

J’ai plein de dessinateurs « préférés » : Jijé, Morris, Franquin, Giraud-Moebius, Tardi, Wasterlain, Bernet, Conrad, Bodart, Dodier, Stanislas, Blutch … Mais s’il fallait en retenir un qui m’a particulièrement marqué et influencé, je citerais Yves Chaland. Pour moi, son dessin avait eu l’intelligence de conserver tout ce qu’il y avait de très bon chez les auteurs de l’âge d’or (notamment l’élégance du trait d’un Jijé), tout en adoptant un style résolument moderne (style qui avait d’ailleurs particulièrement séduit les publicitaires des années 80).

3) Lorsqu'on crée une BD, par quoi commence-t-on ? Le dessin ou le texte ?

Par le texte. Parce que sans texte préalable il n’y a pas d’histoire. Même si l’histoire est sans parole, sans dialogue, il faut quand même l’écrire, la scénariser, la découper. Le dessin intervient dès lors que tout ce travail est achevé. Même lors de la réalisation d’une case, il vaut mieux placer d’abord son texte, et ensuite son dessin. Pour éviter au final d’être gêné aux entournures et de se retrouver avec une bulle mal ficelée, coincée entre deux éléments du dessin. J’allais dire que le texte est un élément du dessin. Il intervient visuellement au même titre que les personnages ou le décors. Il ne doit pas faire tâche. D’ailleurs, le plus souvent, le texte dans les bulles est manuscrit, calligraphié, donc dessiné. Il ne s’agit que très rarement de caractères d’imprimerie. Texte et dessin se confondent. Le tout est que l’ensemble flatte l’oeil.


4) Faut-il être physionomiste?

Le dessinateur est un « physionomiste » … dans la mesure où il crée des « physionomies ». Celles de ses personnages. Lesquelles vont être reproduites des centaines de fois, avec la contrainte permanente qu’elles soient immédiatement reconnaissables d’une case à l’autre. Le dessinateur effectuera donc en amont de nombreux croquis pour mettre en place ses héros. Visage, morphologie, attitudes, expressions … un peu comme s’il procédait à un casting. Certains dessinateurs attribuent d’ailleurs à leurs personnages les physionomies d’acteurs connus ; on se souvient de Belmondo dans le rôle de Blueberry (Giraud), de Charles Bronson dans celui d’ Archi Cash (Malik), de Delon en Giuseppe Bergman (Manara), ainsi que des célèbres caricatures de Morris (Jack Palance en Phil Defer, Lee Van Cleef en chasseur de primes) et d’Uderzo (Lino Ventura en centurion romain, Guy Lux en animateur de jeux du cirque …).

 

5) L'expression des visages est très importante. Comment t'y prends-tu ? A l'aide d'une photo ?

L'expression des visages est en effet très importante et demande du travail. Notamment parce que, s’il est relativement facile de créer un personnage, il est beaucoup plus difficile de l’animer et de le rendre expressif. Oui, il m’arrive d’utiliser des photos, mais surtout dans le cadre de recherche d’attitudes, plus que d’expressions. Pour ces dernières, je me regarde parfois dans un miroir. Mais le plus souvent, cela vient tout seul ; avec le temps, on acquiert des automatismes ; et puis, rien qu’en mimant soi même l’expression voulue, il y a quelque chose qui se passe, la main parvient à la reproduire sur le papier. Bon, parfois, cela ne marche pas, et le recours à Internet est salvateur.

 

6) As-tu un projet de BD  à proposer aux éditeurs ?

Oui, je vais publier en 2016 une longue BD de 150 pages chez la Boite à Bulles. L’expérience d’une photo-reporter française au Pakistan, avec comme fond de tableau l’assassinat de Benazir Bhutto.  Ce projet est né d’une rencontre à Islamabad avec la photographe Sarah Caron. Je travaillais alors comme analyste politique à l’ambassade de France. Nous avons  vécu les mêmes évènements résultant de la déclaration par le général Musharraf, alors président du Pakistan, de l’état d’urgence en 2007. Quelques années plus tard, elle et moi avons décidé de raconter ces évènements en bandes dessinées, mais à travers ses propres aventures, dignes de celles d’un Tintin au féminin. Il s’agit donc avant tout de son histoire mais comme je suis très libre de tourner le récit à ma manière, j’y mets aussi beaucoup de moi-même. Parallèlement, je réalise également des illustrations pour des éditeurs jeunesse.

 

 

7) Faut-il avoir une âme d'enfant pour réaliser des BD ou cela n'a-t-il rien à voir ?

Il faut surtout aimer raconter des histoires. Mais comme les enfants adorent raconter des histoires, avoir une âme d’enfant est un atout (ce n’est pas le seul, il faut aussi beaucoup de pugnacité, de concentration, de courage … ). Il est vrai que, longtemps, la BD ne s’est adressée qu’aux seuls enfants. C’est sans doute René Goscinny, qui, en France, a, le premier, ouvert la BD à un lectorat plus adulte. A travers Astérix, bien sûr, dont la « double » lecture était tout autant destinée aux enfants qu’à leurs parents. Mais aussi parce que Pilote, l’hebdo dont Goscinny était (avec Jean-Michel Charlier) le rédacteur en chef, a autorisé dans les années 60/70 nombre de nouveaux auteurs (Druillet, Lauzier, Reiser, Bretecher, Cabu …) à aborder des thèmes beaucoup plus adultes. Aujourd’hui, à propos de certaines œuvres, les éditeurs oublient sciemment le dénominatif « BD » (lequel fait sans doute trop gamin, trop « petits mickeys » …), pour adopter celui de « romans graphiques ». Il s’agit de livres qui ont la taille d’un roman, l’épaisseur d’un roman (plus de 100 pages), la « couleur » d’un roman (puisqu’ils sont généralement édités en noir et blanc), qui racontent des histoires qui auraient pu être publiées dans un roman, et qui ne sont pas forcément destinés au lectorat traditionnel de BD. Dans ce genre d’ouvrages, l’effort est essentiellement porté sur le texte et non sur le dessin. En clair, le dessin est au service du texte et non l’inverse. La BD Maus de Spiegelman est sans doute l’un des premiers romans graphiques publiés, en tout cas revendiqué comme tel. Avec le roman graphique (incarné en France par Emmanuel Guibert, Marjane Satrapi, Nicolas Wild, ou Catel …) on est vraiment très loin des préoccupations enfantines.

8) Combien de temps faut-il pour réaliser un dessin ? Une page ?

J’ai envie de te répondre que tout dépend de la complexité du dessin et de la page. Je consacre globalement une à deux journées à une planche qui comporte grosso modo 8 dessins (8 cases). Crayonné et encrage. Mais, en amont, il y a tout un travail de scénario, d’écriture de dialogues, de découpage, de recherche de documentation …

 

 

9) As-tu quelque chose à ajouter à cette interview ?

Oui. Merci de m’avoir accordé cet entretien. Et rendez-vous en septembre 2016 lors de la sortie en librairie de ma BD.

Merci à Hubert pour cette interview, et avant de le retrouver l'année prochaine dans les librairies pour la publication de sa nouvelle BD, vous pouvez consulter son blog:

http://blogrimo.over-blog.com/Ar

Ar Skandeliked