Maïté Vignaud (12/2014)

     Dans cette gare sous le soleil de la Drôme Provençale, il y avait nous. Maïté et moi, et puis Christine et Sandra. A quelques pas les unes des autres, nous ne savions pas que nous serions ensemble à gravir le chemin vers la maison sous les grands cerisiers.

     Nous avions quitté la cage de notre enfance depuis longtemps, et volé de nos ailes, libres enfin! Du côté vespéral de nos vies, s'est épanoui ce désir fou de l'écriture. Nous nous sommes plongées dans les mêmes rêves, la même fenêtre au vent d'été, les mêmes orages, les mêmes vins, la mélodie des mots. Comme la libellule s'offre au souffle du vent, l'écriture mémorielle sourd de nos coeurs, en harmonie.

     Un hommage à celle qui fut un temps ma compagne de chambre, et qui demeure, comme elle le dit si bien, "ma soeur en écriture".

                             

INTERVIEW DE MAÏTÉ VIGNAUD

 

Vu de dos, Éditions La Part Commune, 2003

"Le silence est là. Toujours là. Il m'enveloppe. Je le connais depuis si longtemps que je pourrais le toucher. C'est un dos qui s'éloigne, il suffirait que j'étende le bras. Inutile d'appeler, l'impact du cri ne l'atteindrait pas. Je les revois tous ces dos devant moi, à l'heure où ils rentraient des terres. Je repense au froid et au large du vent sur leurs vestes de travail bleues. Je me souviens encore de cette lourdeur en moi à les suivre, qui me faisait croire que j'étais comme eux, puisque sur le chemin avec eux, liée à eux par le silence." Extrait de Vu de dos, Éditions La Part Commune, 2003. 

Le Lait de la chèvre, HB Éditions, 2006

"La chèvre qui cherche,  calcule et ruse et semble divaguer tout au long du jour. La femme la suit jusqu'au fond des ravines. L'homme ne s'en mêle pas. Il sent bien que ce n'est pas seulement une affaire de femelles, de naissances et de lait. Qu'il s'agit de lunes noires, de lunes blanches, de cornes d'or sous les étoiles, de sabots d'argent qui claquent dans les ténèbres à la croix des chemins. D'herbes qui guérissent. Et d'herbes qui tuent..." Extrait de Le Lait de la chèvre.

 

1)Tu es psychothérapeute. Y a-t-il un lien entre ton métier et l'écriture?

Oui j'ai souvent fait le parallèle entre l'écriture et le travail de psychothérapeute. Acccueillir l'autre dans sa parole, c'est tout d'abord consentir à devenir pour lui, un contenant attentif et silencieux, afin que ce qui l'habite prenne sens et forme pour lui. De même, écrire exige de se retirer en soi, se mettre à l'écoute, se faire "creux" et vide intérieur pour laisser émerger ces mondes inconnus faits de sensations, pensées, sentiments, images... Tout cela qui ne demande qu'à vivre

2)  Était-il nécessaire pour toi d'écrire?

Dès l'enfance, j'ai fabriqué de petits carnets, pour un jour, y écrire des histoires. En attendant, j'y déposais des mots libérateurs. Ainsi, je me donnais la parole. Aujourd'hui, j'aime bien penser que je suis une "écrivante", de même que je suis une "respirante", "marchante". Comment faire autrement ?

3)A-t-il été difficile de trouver les titres de tes deux ouvrages Vu de dos et Le lait de la chèvre?

Les titres des livres ont jailli spontanément au cours de l'écriture. Ils étaient évidents. Je n'y ai pas réfléchi.

4)La poésie qui se dégage de ces deux ouvrages est un grand moment d'émotion. On sent une plume musicale et aérienne. Quelle définition donnerais-tu à la poésie? Y a-t-il encore de la place pour la poésie aujourd'hui?

J'imagine la poésie comme la rencontre de mondes différents qui viendraient se frôler, entrer en collision, en amour. De ces rencontres s'élèvent une vision, une musique. Parfois, on n'y "comprends rien", mais le coeur, l'intelligence du coeur, les sens, l'esprit sont touchés au plus profond. On en est illuminé, chamboulé, et on ne sait pas à quoi cela tient. Plus que jamais, la poésie a sa place. C'est une nécessité, une source qu'il ne faut pas laisser tarir. Et si c'était la dernière source ? Dans certains lycées de ma région, des "brigades de poésie" se sont crées depuis plusieurs années, brigades pacifiques qui déboulent là où elles le peuvent, pour lire de la poésie.

5)Quel poète d'hier et d'aujourd'hui apprécies-tu?

En ce moment,  ce sont "mes" poètes "amis". Je lis et relis Ph. Jacottet, Bonnefoy, Pessoa ( essentiellement dans le gardeur de troupeau), Juarros, (Poésies verticales).... Mon viatique "depuis l'adolescence" sont deux vers de Victor Hugo : "je suis Eymery de Narbonne, je suis pauvre, aussi pauvre qu'un pauvre moine, et tout le grand ciel bleu n'emplirait pas mon coeur". A l'époque, je n'ai sans doute pas bien compris ce que récelaient ces mots, mais ils ont planté en moi ce que j'appelerais la "ferveur" face à la vie.

6) Dans Vu de dos, la petite fille n'a été reconnue par son père que quelques années plus tard. L'approche du père fut intimidante mais on sentait, malgré la douleur, ce désir fou de le connaître. Est-ce la présence de la mère qui l'empêchait d'aller au bout de ce désir? La peur d'être déçue?

La tendresse qui aurait pu advenir face à l'étranger que fut le père n'a pu s'exprimer, d'une manière voilée, que dans l'écriture de Vu de Dos. L'enfant, dans sa "loyauté" distordue envers la mère s'est empêchée l'accès à des sentiments positifs. C'est aussi là que réside le terreau de mon écriture: dire, dire, et de mon travail: dire, dire !

7) Tim Guénard, auteur de Plus fort que la haine a dit: "Nous sommes tous le fruit d'un oui." Peut-on guérir de certaines de nos blessures d'enfance?

Je ne sais pas si l'on guérit des blessures d'enfance. Je ne le crois pas. Elles se cicatrisent, mais restent sensibles. Il me semble que le Oui dont parle T.Guenard (que je n'ai pas lu) se trouve en amont de toute blessure. Je crois que l'on vient de ce oui originel; le travail que nous avons à accomplir au cours de notre vie, c'est descendre dans ce oui, cette sommation du oui pour aller vers la vie, et donc vers soi.

8) Ton amour pour la randonnée, les longues marches, sont un moyen de communier avec la nature. Ne serait-ce pas aussi une forme de rapprochement  vers cette enfance sauvageonne, vers ce père aussi qui a disparu en emportant ses secrets?

En Amérique du Sud, on vénère toujours la Pacha Mama, la déesse terre. Enfant, j'étais semblable à ces gens de l'Altiplano, rencontrés plus tard. La nature me portait, me protégeait, m'enseignait. Aujourd'hui, mon besoin de nature, de montagne notamment, parle d'autre chose. A chaque fois, je suis face à la beauté indicible, un absolu, une exigence implacable. Ce face à face rend ma petitesse d'humaine incongrue et bouleversante. Je suis face au cosmos. Il n'y a pour moi que de pauvres mots.

9) On peut se protéger de la violence physique, pas de la violence des mots. La campagne était-elle un refuge à ce moment-là?

Les animaux ont été de grands "consolateurs" pour moi, des maitres aussi. Ils enseignent. Je ne pense pas seulement aux chats et chiens, mais aux vaches dont les regards si patients me faisaient fondre, aux lapins si doux, aux cochons incroyables ! tous m'apprenaient à décrypter la vie, à la toucher à la source et à devenir inventive dans de nécessaires et éventuelles protections.

10) Le thème récurrent de tes deux livres sont l'enfance blessée. Es-tu prête à écrire un livre sur un thème différent?

Je ne sais pas ! je ne crois pas! dans la femme âgée que je suis, il y a toujours l'enfant, la jeune femme, etc...  Même si je n'écris pas sur l'enfant, il me semble qu' elle pointera toujours son nez. Et si je ne pouvais écrire qu' à partir d'elle, de "sa terre à elle" ?

Merci Maïté pour avoir répondu aux questions d'Ar Skandeliked.

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