Jean-Luc Le Cleac'h ( 03/2014)

  

RENCONTRE AVEC JEAN-LUC LE CLEAC'H

     En cette énième tempête qui sévit en Bretagne, dès que le temps s'y prête, le plaisir de la marche revient à l'envi. Cartes et atlas s'ouvrent entre nos mains, nos pensées s'évadent vers les côtes et les sentiers perdus. Nos pieds trépignent d'impatience.

     Ma rencontre avec Jean-Luc Le Cleac'h fut d'abord dans la lecture de sa "Petite philosophie des ports" et "Parcourir l'atlas suivi de géographie des bords de mer." Entre poésie et géographie, nous voguons au-dessus des flots mêlant aussi nos voix aux voyages pédestres, à la sensualité des mots pour les décrire, à l'originalité des métaphores, à la légèreté des sons.

     Mais lors de notre vraie rencontre, nous parlons longtemps de cet héritage de papier où tout s'enchaîne et se construit au gré de nos départs. En avant toute! Pari gagné pour l'auteur!

Vos livres sur les ports et les atlas sont d'une grande poésie voire même de sensualité. Est-ce à dire que tout se prête à la poésie?

C'est une belle question! Déjà, il y a quelque chose qui me fait très plaisir parce que c'est rare de le relever, il y a peu de gens qui me l'ont dit, c'est le côté sensualité. Effectivement, pour moi, c'est quelque chose d'important. On reçoit le monde par le corps et non pas uniquement par l'esprit, et donc c'est un aspect qui me teint bien à cœur.

Est-ce que tout peut se prêter à la poésie? Je serais tenté de répondre oui parce que j'ai plusieurs exemples. Il y a un petit bouquin qui s'appelle Éloge de la truite de Denis Rigal. Je ne suis pas pécheur, et donc ce n'est pas un livre pour moi et pourtant, quand je l'ai lu, je l'ai trouvé extraordinaire. Il y a des extraits de vieux livres de manuels techniques de pêche à la truite mais quand vous le lisez en dehors de leur objet intial vous pouvez être tout à fait sensible à la rigueur et à la précision du vocabulaire, à une syntaxe qui est claire. Il y a aussi Éloge de la godille de Charles Madezo. On a l'impression qu'au départ il n'y a pas grand chose à dire, et il en fait quelque chose d'extrêmement poétique avec aussi la sensualité du geste, de l'harmonie de ce bateau qui avance. On peut se rater et bien se rater, ceci dit, quand c'est réussi, c'est vraiment réussi!

À la lecture de vos livres, le lecteur a vraiment envie de chausser ses chaussures de marche et d'aller parcourir les sentiers. Serait-ce que votre livre est réussi?

Si on a envie de mettre ses chaussures c'est que c'est réussi! Je suis content si le lecteur le juge comme ça! J'entends parfois des choses qui me font hurler! Une femme politique, ex députée du Finistère et ex maire d'une commune maritime a dit: "Je ne lis que le soir. Dans la journée, c'est pour la vie!" Si on oppose la lecture et la vie, c'est qu'on a rien compris. On est passé à côté! Pour moi, cela se complète. C'est comme cela que je conçois les choses. Lorsqu'on se balade, on pense à un certain nombre de choses et quand on lit, on pense à se balader! Quand je prépare un voyage, cela commence dans les livres et les cartes, se poursuit sur le terrain et se prolonge par d'autres livres et d'autres cartes.

Vous dîtes que vous emporteriez un atlas sur une île déserte. Mais quel roman emporteriez-vous?

Il y a plusieurs variantes. Je pourrais prendre un livre de recette comme Bernard Pivot. L'atlas développe l'imagination, la rêverie, mais si je devais choisir un roman, je choisirais Un balcon en forêt de Julien Gracq. je l'ai lu et relu et chaque fois que je le lis, j'y trouve des choses nouvelles. Mais si j'avais le choix, je prendrais un livre de poésie. René Char par exemple. Aucune lecture n'épuise le sens et avec René Char, on entre dans une autre dimension. Peut-être que c'est la forme poétique qui veut ça.

Qu'est-ce qui vous a donné l'idée de collectionner les noms de rue?

Tout simplement parce que lorsqu'on passe dans une rue au nom incroyable, on se dit que c'est trop bête et qu'on risque de l'oublier. Je l'inscris dans un carnet, je trouve cela facile à faire et très poétique. Ça ne prend pas de place! et c'est pour moi une volonté de garder la trace, la mémoire d'un nom.

Pourquoi les cartes suscitent-elles autant d'émotion?

Ah! Si je le savais je n'aurais pas écrit le livre! J'ai peut-être une petite idée mais je ne vous la dirai pas. Cela m'appartient. Cependant, je vois bien l'espèce de disproportion qu'il y a entre un objet utilitaire et tout l'imaginaire que celui-ci véhicule.

Et pourquoi les ports, eux, suscitent-ils la tristesse? Est-ce parce qu'ils annoncent un départ? Une séparation?

Je n'avais pas pensé cela comme ça! Pour moi, il y a toute la gamme des sentiments et des sensations dans un port: la joie (on attend quelqu'un), la mélancolie oui. Je n'ai pas eu l'impression d'insister sur l'aspect tristesse mais plutôt sur le reflet de tout ce qui peut vous traverser. Être accueilli et atttendu en arrivant au port change complètement les choses. Le port comme les gares sont des lieux ambigus. Il y a cette variété de sensations. Ce ne sont pas des lieux neutres. Ce sont des endroits qui remuent.

Que pensez-vous de la phrase de Xavier Grall: "On ne naît pas Breton, on le devient."

C'est un classique. Érasme disait: "On ne naît pas homme, on le devient." Simone de Beauvoir trouve la source de la célèbre formule qui résume son ouvrage Le deuxième sexe : "on ne naît pas femme, on le devient." Je suis tout à fait d'accord. C'est l'idée qu'on retrouve aussi dans un très beau texte de Morvan Lebesque "Comment peut-on être Breton?" qui est connu au-delà du bouquin puisqu'il a été mis en parole sur un disque de Tri Yann " La découverte ou l'ignorance." L'idée est : à chacun le moment venu de revendiquer cette part d'identité ou de la refuser : la découverte ou l'ignorance. C'est d'autant plus vrai pour la Bretagne que rien ne vous prépare à ça. L'histoire de la Bretagne n'est enseignée nulle part, la langue bretonne demande un effort, une démarche personnelle. Une bonne partie des gens découvrent qu'ils sont Bretons lorsqu'ils sont amenés à quitter la Bretagne pour des raisons professionnelles et à qui, tout d'un coup on dit: " Ah! mais avec un nom comme ça, toi, t'es Breton? C'est vraiment un choix et un choix volontaire. Je trouve un peu triste de voir des gens qui vivent ici depuis très longtemps et qui sont incapables de décrypter des noms simples à travers des noms de lieu. C'est être étranger dans son propre pays. C'est une forme d'aliénation; c'est passer à côté d'une richesse et d'une variété. Après, on peut accepter ou le refuser.

Vous dîtes encore dans votre livre " j'aime la mer lorsqu'elle rencontre le rivage." Pourquoi? Parce que nous sommes "terriens"?

Pour moi, la mer est un environnement hostile. À l'heure actuelle les dunes, les maisons, les villages sont attaqués par la mer. " Ce n'est pas naturel pour un être humain d'aller sur la mer." ( rire ) On s'embarque sur un milieu aussi hostile, à la merci des vagues et en même temps , il y a cette dimension de fascination. J'aurais beaucoup de difficultés à être éloigné de la mer longtemps. Mais s'il n'y a que la mer, c'est vide! Il ne se passe pas forcément grand chose. Je trouve plus intéressant le va-et-vient des bateaux, des gens venus observer les oiseaux. L'endroit le plus riche est quand les deux se rencontrent. Le paysage que je trouve le plus beau est l'Archipel de Stockholm. Le bateau sillonne entre les îles avec des petites maisons traditionnelles et des paysages de pins.

Qu'est-ce qui vous a donné envie d'écrire?

J'écris depuis que je suis adolescent, et ce qui a été le déclencheur de ce désir, c'est la lecture de Gracq. J'ai écrit et j'ai eu la tentation d'écrire et de décrire au plus près de ce que j'appréciais.

Avez-vous quelque chose à ajouter à cette interview?

Je trouve que c'était un moment agréable parce que c'était des questions intéressantes qui m'ont fait réagir. De toute façon, je suis tenté de dire que si on a quelque chose à dire on l'écrit et c'est dans les textes qu'il faut les dire. C'est au lecteur ensuite de s'emparer du texte et de faire dire ce que ce texte évoque. Il y a deux sortes d'écrivains: ceux qui aiment écrire et ceux qui aiment avoir écrit car une fois qu'ils ont écrit, il y a tout le reste derrière : les invitations à différentes manisfestations, les dédicaces, etc. Quant à moi, je me réclame de la première catégorie.

Un grand merci à Jean-Luc Le Cleac'h pour ce temps passé à répondre à mes questions. Le nombre d'écrivains marqués par l'écriture de Julien Gracq est impressionnant. Cet écrivain a sans aucun doute marqué son temps en ayant compris qu'une bonne littérature doit forcément partir de la géographie — la terre et l'eau — pour exprimer au plus près les sentiments humains.

Commentaires (1)

maryse
  • 1. maryse | 29/03/2014
Que de bonheur à lire JL Le Cleac'h...il manie humour et poésie derrière ses binocles, gourmand de tout et plein de pudeur à la fois...caractères que l'on retrouve sous sa plume...continuez à nous émerveiller

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