Henri Tincq (05/2013)

Nom:Tincq

Prénom: Henri

Profession: journaliste

Bibliographie:

Jean-Marie Lustiger, le cardinal prophète, Éditions Grasset, 2012

Catholicisme, le retour des intégristes, CNRS éditions, 2009

Les Catholiques, Grasset, 2008

Ces papes qui ont fait l’histoire, Stock, 2006

Larousse des religions, (direction). Larousse, 2005

Une France sans dieu, Mort et résurrection du catholicisme, Calmann-Lévy, 2003

Les Génies du christianisme - Histoires de prophètes de pécheurs et de saints, Plon,1999

Les Médias et l’Église - Centre de formations des journalistes, 1997

Défis au pape du troisième millénaire ; le pontificat de Jean-Paul II, les dossiers du successeur, Lattès, 1997 

L’Étoile et la croix - Jean-Paul II - Israël : l'explication, Lattès, 1993

L’Église pour la démocratie, en collaboration avec Jean-Yves Calvez, Bayard éditions, 1988

Henri Tincq était le spécialiste des religions du journal Le Monde de 1985 à 1998 après avoir travaillé au journal La Croix. Il participe désormais au magazine en ligne francophone Slate.

     Nous traversons tous des moments douloureux que ce soit dans notre quotidien avec la crise actuelle (chômage, manque de croissance, gaspillage en tout genre...) dans nos familles aussi, mais il y a parfois des espoirs qui surgissent contre toute attente, comme une main tendue, un miracle. Voici que chez les catholiques, un nouveau pape est élu et avec lui, peut-être une nouvelle ère. Puisque l'actualité nous en parle, l'équipe d'Ar Skandéliked a voulu faire de même en interrogeant un spécialiste des religions, le journaliste Henri Tincq, auteur de nombreux ouvrages sur la question, homme passionné et passionnant. Il a bien voulu répondre aux questions de Marie-Louise et nous l'en remercions vivement.

INTERVIEW DU JOURNALISTE HENRI TINCQ :—

1. Que pensez-vous de l'élection du pape François? et que retenez-vous de sa première apparition sur la place St Pierre devant les fidèles?

   L'élection du pape François est une immense et heureuse surprise. Elle a déjoué tous les pronostics. Elle est comme un courant d'air frais soufflant sur une Église qu'on disait repliée sur son centre romain et européen en crise. Le choix d'un pape argentin promeut une Église d'Amérique latine qui représente près de la moitié de la population catholique mondiale et un ordre religieux, celui des jésuites — dont fait partie le nouveau pape — qui s'est toujours distingué dans les tâches de l'évangélisation à l'échelle du monde. Par le choix inédit du nom de François, le pape argentin a aussi créé une surprise et montré dans quel héritage, celui de François d'Assise, réformateur d'une Église attentive aux pauvres, il entendait se situer. Les premiers gestes du pape François au balcon de la basilique Saint-Pierre confirment ces impressions. Le pape argentin, "venu du bout du monde", a appelé les fidèles réunis en masse sur la place Saint-Pierre à se recueillir et à prier pour lui. Tout ce qui allait suivre dans le style du pape François — la simplicité, la modestie, l'humilité — se trouvait comme résumé et annoncé dans ce premier contact avec la foule.

2. Dans votre article "Le centre de gravité du catholicisme a basculé" vous dites que cette élection provoque un vrai bouleversement et que c'est un symbole de changement car cela témoigne d'une adaptation à la modernité et parce que "l'Église a littéralement changé d'hémisphère. Pensez-vous que pour tous les catholiques, le pape François représente le changement et la modernité?

   Oui, l'Église a changé d'hémisphère et l'élection d'un pape venu d'un continent du Sud — l'Amérique latine — en est une parfaite illustration. Comme la planète économique, le catholicisme a ses pays "déclinants" et "émergeants". Le catholique — le chrétien en général — sera de moins en moins blanc, de moins en moins européen, américain, brésilien, mexicain, philippin, coréen, indien, chinois peut-être. La majorité des catholiques vit dans les pays du Sud, alors que le centre de cette religion — le pouvoir, la théologie, l'argent, les responsables — est toujours en Europe où la foi chrétienne connaît un déclin. Il y a là une contradiction qui ne sera résolue que par un autre partage des tâches et une "collégialité" plus grande entre Rome et les Églises continentales et locales. Le pape François s'y emploie déjà. Mais je ne suis pas sûr, pour répondre à votre question, que tous les catholiques, attachés à la primauté du siège de Rome, soient convaincus par ce changement, par ce basculement géographique de l'Église, par une nouvelle répartition du pouvoir au profit des continents de demain.

3. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette"Théologie de la libération", théologie venant du continent de notre nouveau pape?

   Née dans les années 1950-1960 en Amérique latine, la théologie de la libération est un modèle d'action et d'évangélisation proposée pour répondre aux besoins des populations les plus pauvres, pour lutter contre les régimes autoritaires (les dictatures en Haïti, au Brésil, au Chili, en Argentine) et la corruption politique, pour rejoindre les  forces politiques et syndicales dans les combats contre la précarité. La théologie de la libération part de l'idée qu'il est vain de parler de libération en Jésus-Christ s'il n'y a pas de libération sociale de l'homme. Elle trouve un écho là où le fossé est croissant entre la petite minorité de possédants et la grande masse de pauvres et où certaines coalisions se manisfestent entre l'Église hiérachique et les régimes autoritaires. C'est un prête péruvien, Gustavo Gutiérriez, et un franciscain brésilien, Léonardo Boff, qui ont le mieux théorisé cette révolte au nom de l'Évangile contre la condition faite aux pauvres. Mais cette réflexion — élaborée avec les outils de l'analyse marxiste — s'est heurtée aux réticences de Jean-Paul II hostile à l'engagement politique des théologiens et craignant les risques de fracture au sein de l'Église latino-américaine, et par le cardinal Joseph Ratzinger — futur pape Benoît XVI — longtemps responsable des questions doctrinales à la Curie romaine sous Jean-Paul II.

4. Après une belle description de la religion catholique, très présente en Amérique latine, vous nous expliquez que toute leur société est presque fondée dessus car, selon vous, cette religion est présente dans tous les domaines : éducatif, social, politique, historique et culturel. Comment expliquez-vous que, même dans ce continent très pieux, ils soient touchés par cette crise de dé-catholisisation?

    L'Église catholique reste puissante en Amérique latine. Le Brésil est le plus grand pays catholique (155 millions) de la planète, suivi par le Mexique, la Colombie, l'Argentine, le Pérou. Nombre, histoire, références, densité des réseaux sociaux et éducatifs de l'Église: à tous ces titres, l'Amérique latine reste le continent le plus catholique. Elle est aussi par la place qu'occupent la hiérarchie épiscopale et les "communautés de base" dans l'espace public et par les combats auprès des plus pauvres. Mais cette réalité massive du catholicisme sud-américain ne peut masquer la concurrence féroce venue de l'explosion des groupes évangéliques et pentecôtistes. L'Église catholique en Amérique centrale et latine perd des fidèles au profit de "sectes". Des partis évangéliques voient même le jour dans les parlements nationaux. Le catholicisme n'est plus en situation de monopole et les gouvernements développent des programmes de séparation Églises-État qui déroutent les catholiques longtemps tenus pour interlocuteurs uniques et désormais confrontés à des élites laïques, voire anticléricales. Cette nouvelle donne politique et la montée de groupes évangéliques représentent le défi plus considérable pour les catholiques latino-américains.

     C'est la "politisation" de l'Église des années 1960-1980, sous le coup notamment de la théologie de la libération qui serait responsable de l'érosion numérique des catholiques. L'Église des années 1960-1980 avait sans doute réussi à toucher les forces d'opposition, les classes moyennes, intellectuelles, mais elle avait négligé les besoins spirituels (liturgie, sacrements) des populations pauvres. Cela a profité aux groupes évangéliques plus prompts à former des "pasteurs", à proposer des célébrations festives et chaleureuses, à quadriller les quartiers pauvres avec leurs réseaux d'entraide, à promettre des bienfaits immédiats en termes de santé, de lutte contre l'alcool ou la drogue. La solution, mise en oeuvre par les papes Jean-Paul II, Benoît XVI et François, consiste à reconstruire un catholicisme dégagé des schémas politiques, mieux enraciné dans la réalité culturelle des masses populaires, mettant l'accent sur des pratiques liturgiques plus rigoureuses et plus chaleureuses, sur l'enseignement biblique, une cathéchèse traditionnelle, une formation plus stricte du clergé, une discipline ecclésiale et une théologie plus conformiste.

5. Dans votre article "Le pape ne sera pas français", vous expliquez pourquoi la France est écartée des grandes administrations religieuses. Selon vous, pourquoi la France est aussi touchée par cette vague de déchristianisation et n'est plus la France d'autrefois?

   La France n'est plus la "fille aînée de l'Église". La croyance en Dieu, les pratiques régulières à l'église, l'importance donnée à la foi chrétienne dans la vie quotidienne y ont beaucoup décru. L'érosion de la pratique de la messe du dimanche a été régulière depuis quarante ans. De 40% après la guerre, celle-ci est passée à des taux bien inférieurs à 10%. Le nombre des baptisés dans la religion catholique a aussi chuté depuis les années 1950, passant de 90% à 60%. Le nombre de personnes qui vont se confesser s'effondre, celui des mariés à l'église diminue. La France ordonnait 1000 prêtres par an dans les années 1950. Elle n'en ordonne plus que cent aujourd'hui. Elle a perdu ses grandes générations de prêtres, moines, de missionnaires, de théologiens qui, au moment du concile Vatican II au début des années 1960, étaient parmi les plus influents (De Lubac, Congar, Chenu, etc.)

   Cette chute est provoquée par la "sécularisation", c'est-à-dire l'effondrement de la mémoire et des valeurs fondées sur le christianisme. C'est le fruit de la "guerre des deux France": d'une part, la France sacrée et éternelle — celle qui va de Clovis à Jeanne d'Arc — a édifié les cathédrales, lutté contre la Réforme protestante et la Révolution, refusé le "Ralliement" à la République et, d'autre part, la France des Lumières, de la Révolution et des droits de l'homme, de la République, de la séparation Églises-État, de la laïcité et de la démocratie. Plus récemment,  cette "déchristianisation" de la France est due à l'exode rural qui a frappé des régions entières hier très marquées par le catholicisme (Bretagne, Vendée, Alsace, Aveyron, etc.), à des ruptures dans les systèmes d'éducation et de transmission, à la libréralisation des moeurs, à l'appétit de loisirs et de consommation, à la destabilisation des structures familiales. 

   

6. Pourquoi le christianisme est aussi épuisé et vieillissant en Europe, et si jeune en Amérique latine malgré la forte vague de déchristianisation?

   On ne peut pas raisonnablement comparer deux continents dont l'un — l'Europe — est chrétien depuis le premier millénaire et l'autre — l'Amérique latine — chrétien seulement depuis la découverte du Nouveau Monde et les campagnes d'évangélisation qui ont suivi la conquête de Christophe Colomb. L'histoire, les expériences politiques, révolutionnaires, coloniales, le niveau de développement économique et social sont très différents.

   Le vieillissement de la foi chrétienne en Europe, la "sécularisation" du Vieux continent est le fruit d'un triple héritage: celui des guerres de religion qui ont fait éclater la vieille chrétienté unie du Moyen-Age; celui de la "laïcisation" de la politique et les moeurs à la suite des luttes révolutionnaires — 1789, 1830, 1848 — pour la conquête des libertés démocratiques contre les pouvoirs répressifs, au premier rang desquels l'Église catholique; enfin l'héritage de l'idéologie marxiste à l'Est de l'Europe qui donné lieu, au siècle passé, à la plus brutale oppression antichrétienne de tous les temps. La différence entre les pays ex-communistes et les pays de l'Ouest, de tradition démocratique et libérale, tend de plus en plus à s'effacer. Les pratiques et les signes d'appartenance  à la foi chrétienne s'effritent partout en Europe, voire s'effondrent. Le christianisme est menacé de disparaître dans le continent qui l'a vu grandi, s'affermir, s'étendre, régenter les lois et les moeurs. Les autorités catholiques parlent d'"apostasie" pour qualifier cet état de fait. L'apostasie est le renoncement à sa foi d'origine. C'est la rupture de l'Europe avec son patrimoine de foi et de valeurs chrétiennes. Des assemblées de fidèles âgés réduites comme peau de chagrin, des séminaires qui se vident, des églises qu'on est obligé de désaffecter, de fermer, de démolir, de reconvertir, comme aux Pays-Bas, en Angleterre ou en Allemagne, en musées, en bureaux et en commerces. Il est fini le temps où la foi chrétienne jalonnait l'existence quotidienne, était le premier "marqueur" des rapports sociaux, fournissait les repères culturels, symboliques, moraux, indispensables au bon fonctionnement de la société, inspirait les grandes oeuvres de littérature, de musique, de peinture, d'architecture. La "sécularisation" a triomphé en Europe, fruit d'histoires nationales et d'un effritement général de la mémoire et de valeurs fondées sur le christianisme.

7. Pensez-vous, comme certains observateurs, que "l'obsession" de Benoït XVI étaient la déchristianisation de l'Europe et l'unité des catholiques? Cet effondrement européen et l'échec de la main tendue aux traditionalistes ont-elles donc été la cause de son départ? Le pape François semble bien loin de ces problématiques, le pensez-vous? 

   Je ne dirais pas que la crise de la foi chrétienne en Europe était "l'obsession" de Benoît XVI. L'expression est outrancière. Mais pendant tout son pontificat, il n'a cessé de dénoncer l'épuisement des valeurs chrétiennes de l'Europe, la crise spirituelle, le "relativisme" des idées et des moeurs, la disparition du critère religieux dans l'établissement des lois comme celles qui touchent à l'avortement, au statut de l'embryon humain, au mariage des couples de même sexe. Benoît XVI a pris acte de la rupture de l'Europe avec son patrimoine de foi et de valeurs chrétiennes. Il a dit en 2006 qu'en se coupant de son identité première, qui est culturelle, religieuse et spirituelle, avant d'être économique et marchande, "l"Europe s'est mise en congé de l'Histoire".

   Cette situation n'est pas la cause de sa démission, pas plus que l'échec de la main qu'il a tendue aux traditionalistes. Sur ce dernier point, il est allé le plus loin possible dans les concessions, refusant de mettre en cause les acquis du concile Vatican II, comme la liberté de religion et le dialogue de l'Église avec les autres religions chrétiennes (protestantisme, anglicanisme, orthodoxie) et non-chrétiennes (judaïsme, islam). C'étaient des points considérés comme non-négociables par Benoît XVI. Les traditionalistes n'ont pas voulu se rallier à ces réformes et l'échec était assuré. Plus jamais, ils n'auront un interlocuteur aussi bien disposé que Benoït XVI.

   Je crois que le pape François va reprendre ce dossier, mais on ne doit pas compter sur lui pour sacrifier en quoi que ce soit l'héritage du concile Vatican II dans lequel il s'inscrit pleinement. Le nouveau pape venur d'Amérique latine ne pourra pas non plus renoncer à traiter de la crise de l'Église en Europe. Comme il l'a manifesté depuis son élection, il croit au témoignage d'une Église humble et proche des pauvres, rompant avec toutes les "mondanités" et soucieuse d'aller vers les "périphéries", pour faire rejaillir des étincelles de foi. Une Église plus proche de sa source évangélique.

8. Vous montrez et décrivez bien les horribles conditions de vie de certains chrétiens au Moyen-Orient: ils sont mal traités, poussés à l'exode, écartés de la haute administration, soumis à un régime humiliant par les autorisations de constructions religieuses. Comment expliquez-vous cet acharnement des Islamistes sur les Catholiques résidant dans les pays Orientaux?

   Vous avez raison. Les chrétiens du Moyen-Orient souffrent le martyre. Ils subissent des discriminations et des humiliations fondées sur leur foi. Dans leur pays, ils n'ont pas droit, sauf exceptions, aux emplois publics, à l'université, à l'armée, etc. Ils subissent la précarité économique. Ils peinent à construire leurs églises et leurs cultes ont lieu sous contôle policier. Ce sont des citoyens de seconde zone. Nombreux ont été les destructions et incendies d'églises ou les enlèvements de prêtres. Les chrétiens ne sont plus que dix à quinze millions restés au pays. L'exode en Occident (Europe, États-Unis, Canada, Amérique du sud, Australie) a été massif depuis deux décennies. C'est le résultat de la grande précarité dans laquelle vivent ces minorités chrétiennes. Le chaos qui a suivi la guerre en Irak, l'isolement de l'Iran, les fièvres qui traversent régulièrement le monde musulman, les révolutions arabes et la montée de l'islamisme ont aggravé leur marginalisation. Ces communautés chrétiennes sont pourtant les premières au monde. Elles remontent au temps des apôtres du Christ. Elles sont bien antérieures aux arabes et à l'islam né au VIIème siècle. Mais leur présence est jugée insupportable pour les extrémistes musulmans qui considèrent que toute terre d'islam ne peut être souillée par les "infidèles juifs et croisés". Les chrétiens d'Orient subissent les guerres, les crises économiques et politiques, la radicalisation de l'islam dans la région. Ils sont identifiés à l'Occident "chrétien", détesté par les islamistes et à une "guerre de civilisations" qui trouve ses racines dans l'histoire, celle des croisades, des persécutions, de la colonisation. Autant de raisons qui expliquent — et ne justifient — en rien la persécution des chrétiens du Moyen-Orient.

Marie-Louise, pour l'équipe d'Ar Skandéliked

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