Charles Madézo (06/2014)

CHARLES MADEZO

Biographie: Né à Douarnenez en 1939 d'une famille de marins, Charles Madézo a vécu son enfance dans ce petit port atlantique où son vagabondage entre canots, estran et pêche au maquereau s'est constitué en véritable apprentissage maritime. Son regard sur le monde s'est ainsi aménagé un arrière-plan dont la mer n'est jamais absente. Inscrit Maritime dès l'âge de 16 ans, des études d'ingénieur l'ont conduit à construire des ponts et surtout des ouvrages maritimes. Depuis ses poèmes d'adolescence, ses écrits sont le témoignage d'une fréquentation à la fois réelle et onirique de l'océan, y compris des fonds sous-marins.  Son premier livre publié, La cale ronde (1984), a obtenu le Prix Edouard et Tristan Corbières (2003). Glénan, le Prix du Livre Maritime (2002). Un roman, La passe des sœurs (2000) relate la confusion voulue et entretenue entre la femme et la mer. Après un périple professionnel entre l'Atlantique et le Moyen Orient, Charles Madézo vit près de Lorient où il anime un atelier d'écriture. La vraie chance est qu'une écriture précise, exigeante ait su garder, de cet apprentissage maritime, le meilleur, avec les mots qu'il faut, sans s'égarer, conservant au miracle tout son abrupt... Quelque chose d'infiniment précieux vit au cœur de ces pages, succession de courts chapitres qui se pressent en rebond rapides, étincelants, quelque chose de furtif et d'inoubliable comme un ricochet réussi...*

* in préface de Jean-Pierre Abraham à La cale ronde.

Bibliographie:

Abordages Éditions St Germain des Prés, 1978

Douar An Enez ou le Territoire de l'Ile, Calligrammes 1982

La Cale Ronde Calligrammes 1984

Lignes de fond, Calligrammes 1989

La passe des sœurs, roman, Coop Breizh, 2000

La Cale ronde ou l'Apprentissage maritime, Coop Breizh, 2002, préface de Jean-Pierre Abraham. Prix Edouard et Tristan Corbières 

Glénan, roman, Amers, 2002. Prix Corail du livre maritime.

De l'Ouvrage Portuaire, Amers, 2002

Au Bout de la digue, essai, Liv'Éditions, mars 2006

Des Poissons pour modèle, essai, La Part Commune, mars 2007

Chronique du Moulin Vert, Chemin Faisant, mars 2008

Portuaires, La Part Commune, mars 2008

Une boucle d'oreille pour Jacob, La Part Commune, mars 2010

Bavure dans le béton, Éditions Palémon, octobre 2010

Éloge de la godille, Éditions Apogée, juin 2012

Livres d'artistes:

Du Ris au sable, Éditions du Télégramme, en collaboration avec le peintre Ch. Kérivel

Des Iles et des Phares, Éditions du Télégramme, commentaire photos Michel Coz

En collaboration avec JC Le Floch, graveur

Alchimie de l'épave,

Laisses du Magouëro

Subaquatintes,

Les Harengs,

En collaboration avec Thierry Le Saëc, plasticien

Khamesine,

Sommeils,

Le Cimetière de Tréboul,

En collabortion avec Julie Garcia, Éditions Mona Kerloff

Le Mange Cerises (voir Matricule des Anges)

Revues:

Participations                - Harfang (Angers) Prix de la nouvelle

                                    - Alif (lorand Gaspar)

                                    - Arsenal (Brest)

                                    - Canopée

                                    - Diérèse

                                    - Épistole des montagnes

                                    - Hopala

Commentaires             - Recueil (Alexandrines) consacré à la Bretagne des écrivains (2014)

INTERVIEW

    Dans sa maison près de Lorient, entre quelques avions en approche et la mer qui comble l'espace de ses bruissements liquides, Charles Madézo me reçoit chaleureusement. C'était son idée de faire cette interview chez lui et j'avoue qu'il n'avait pas tort. Il est vraiment intéressant de découvrir un auteur là même où l'écriture se pense, naît et prend forme. Au fil de mes questions, j'irai de découverte en découverte. À vous, à présent, d'en faire de même.

1) Votre parcours professionnel ne vous destinait pas particulièrement à l'écriture, alors qu'est-ce qui vous a incité à écrire?

C'est plutôt que mon goût pour l'écriture ne me destinait pas trop au métier des travaux publics. Pendant ma carrière d'ingénieur, je me suis toujours intéressé à l'écriture et plus sérieusement à partir de mes 40 ans. Dans le domaine des travaux publics, pour les travaux de longue haleine, il y a une activité qui est importante, c'est le compte-rendu et l'histoire d'un chantier qui servent de support au règlement d'un éventuel contentieux. C'est un travail d'argumentation qui s'accomode bien de l'artifice de l'écriture.

2) Quelles sont vos lectures? Quel est l'écrivain qui vous a passionné?

C'est Saint-John Perse et la profonde musique de sa langue. Dans Amers, l'auteur convoque un certain nombre de personnages, le capitaire du port, les comédiens, les amants, pour définir leur rapport avec la mer. En particulier, il invite devant l'océan l'amant et l'amante. J'ai toujours rêvé une confusion de la femme avec la mer. Saint-John Perse réalise à merveille cette fusion. Les fascinations que l'on a pour un livre varie avec l'âge. Lorand Gaspar, un chirurgien d'Europe centrale, émigré en Tunisie, a beaucoup écrit sur le désert, notamment Sol absolu. J'ai eu un échange de lettres avec lui pendant quatre ans. On progresse au fil de nos lectures. Un de mes livres de chevet serait celui de Aloysius Bertrand, contemporain de Baudelaire, avec Gaspard de la nuit, quelques flashes sur la vie nocturne à Dijon. C'est un enchantement! Je lis aussi des romans dans lesquels je suis sans doute plus sensible à la forme qu'au  fond. Je pense qu'il y a deux types d'écrivains: les écrivains de la célébration et les écrivains de la déploration. Saint-John Perse était le grand prêtre de l'enthousiasme! Par ailleurs le thème de la "matière Bretagne", m'agace un peu. Il s'agit là d'un classement trop facile et trop étroit. Le particulier a vocation d'atteindre l'universel.

3) Vous avez travaillé en collaboration avec des graveurs, des plasticiens. En quoi consistait ce travail?

C'est une activité parallèle au livre qui conduit au livre d'artistes, domaine dans lequel chaque ouvrage est une pièce unique. J'ai beaucoup travaillé avec Jean-Claude Le Floc'h, un graveur bien connu. Nous avons réalisé ensemble six livres. Il me proposait le sujet (les laisses de mer, les fonds marins...) Pour l'artiste, le travail de gravure, pour moi les textes. Le coût élevé des ces ouvrages, produits à peu d'exemplaires, les destine aux collectionneurs et aux médiathèques. C'est un travail un peu différent de l'écriture car il faut entrer dans la sensibilité de l'autre. Des d'artistes comme Matisse, René Char...  ce sont beaucoup investis dans le livre d'artistes.

4) Pourquoi y a-t-il eu deux éditions de votre livre La Cale ronde?

La première édition a été édité par Bernard Guillemot et préfacée par Philippe Bosser, un homme très subtil, spécialiste du genre aphorismes. Cette édition épuisée; les éditions Coop Breizh ont décidé de prendre le relais. J'ai souhaité que Jean-Pierre Abraham, dont j'appréciais beaucoup l'amitié et la prose, en écrive la préface. Quoique déjà bien malade il a bien voulu rédiger ce pensum.

5) Où se situe la cale ronde à Douarnenez?

C'esst une des trois cales du Rosmeur entre la cale raie et la cale du canot de sauvetage. Je déplore la confusion fréquente entre "cale raie" et "cale ronde".

6) Pourquoi avoir choisi ce nom comme titre?

C'est un nom à consonnances très féminines et un endroit fantastique pour les enfants, un magnifique élément de transition entre la terre et la mer. Dans le vécu des enfants de Douarnenez, la cale est plus importante que la plage. C'est un endroit qui m'a fasciné, tout comme les Plomarchs, ou "la grève des dames". Des marsouins viennent encore aujourd'hui se frotter sur les murs de la cale ronde. Je crois que les lieux d'enfance trouvent une étonne importance lorsqu'on s'en éloigne. J'ai vécu à Douarnenez jusqu'à mes quinze ans. J'y revenais pour les vacances. Puis j'ai quitté cette ville de façon plus définitive quand j'ai commencé à  travailler. C'est alors que j'ai eu ce besoin d'écrire ce qui me reliait à ce lieu de transition entre terre et mer.

7) Que pensez-vous de Douarnenez aujourd'hui?

Il y a un Douarnenez mythique mais il n'en reste plus grand chose, si ce n'est son histoire. L'extension, la création même de Douarnenez a été liée à un événement heureux qui s'est produit à la fin du XIXè siècle. La baie regorgeait de sardines et voilà qu'on invente le procédé d'appertisation pour les mettre en boîte. Les agriculteurs des environs, devenus marins, se sont regroupés à Douarnenez dans un habitat très dense car il fallait être au plus près du port pour embarquer au petit matin. Cette densité d'habitat, l'absence permanente des marins et leurs femmes restées seules ont conduit à une psychologie particulière qu'ont illustré les grèves des femmes d'usine en 1921, les grands départs vers la Mauritanie, et, fruit de tous ces événements, le sentiment progressif d'une particularité du mode de penser de "Douarn".

8) Dans votre livre La cale ronde, vous citez la rue Monte au ciel. Y a-t-il d'autres rues avec des noms comme celui-ci?

La rue Monte au ciel est une rue pentue qui monte vers le cimetière. Il s'agit surtout d'une rue où se réunissait une certaine tribu "Madézo". Pour les noms exotiques, il y a aussi la rue obscure, tunnel étroit et sombre qui descend vers le port. Et puis la Place de l'Enfer, qui habritait autrefois une léproserie.

9) Quel est votre style?

Je suis plus proche de la prose poétique que du roman.

10) La métaphore est-elle l'instrument du poète?

Oui, justement le poète ne dit pas les choses, il tente de les cemer en les encerclant au plus près, bien conscient de l'inadéquation du mot avec la chose.

11) Avez-vous quelque chose à ajouter à cette interview?

Je pense à ce paradoxe: ce que nous vivons de plus personnel, de plus singulier est ce qui rejoint au plus près l'universel. C'est ce qu'on devrait tenter de dire et surtout d'écrire.

Charles Madézo est non seulement un "artiste" des mots mais il est aussi un amoureux de la "matière maritime." Au gré de ses promenades, il récupère des objets venus de l'océan comme du bois flotté, des déchets divers et variés venus s'échouer sur la laisse de mer. L'antre de l'écrivain regorge de sculptures étonnantes façonnées religieusement et disposées comme des reliques dans le séjour. L'imagination n'est pas l'unique qualité d'un homme de lettres. Elle est aussi  pour celui qui offre, sans commune mesure, des œuvres picturales ou manuelles. Ce fut un joyeux apparté dans l'interview, un chemin entre le rêve et la réalité. L'enfant que l'on fut n'est pas si lointain. C'est un gage d'espérance et de beauté en soi qui comble le temps. 

Un grand merci à Charles Madézo pour avoir si gentiment répondu à mes questions.

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