Le livre d'artiste, une complicité harmonieuse

 

LE LIVRE D'ARTISTE, UNE COMPLICITÉ HARMONIEUSE

 

"La peiture est une poésie qui se voit au lieu de se sentir, et la poésie est une peinture qui se sent au lieu de se voir. " Jean Bazaine

 

     Quand la peinture rejoint l’écriture, c’est la matière et la couleur qui s’unissent au son des mots, c’est l’artiste et l’écrivain qui s’accordent en toute liberté. On se souvient du prestigieux livre d’artiste de 1947 réalisé par Henri Matisse. Tout d’abord intitulé Cirque, il deviendra Jazz pour la lettre J de Joie ! Cependant, Matisse est le seul maître à bord de cette aventure artistique qui, d’ordinaire, rapproche deux individus, un artiste (peintre, dessinateur, graveur) et un auteur. C’est l’harmonieuse complicité qui s’instaure dans l’élaboration d’une œuvre sur papier, un objet d’art : le livre d’artiste.

     Heureusement, le livre d’artiste ne tend pas à disparaître. Bien au contraire ! Certains s’appliquant même à l’élaboration artisanale de ce genre d’ouvrage, comme autrefois, à la fin du XIXe siècle.

     Au cœur des Monts d’Arrée, à Coat Malguen, les Editions Isabelle Sauvage ont élu domicile il y a douze ans. A l’ombre d’un sous-bois, cette thébaïde de pierres bercée par les vents, abrite la machine à remonter le temps ! Celle des beaux livres imprimés manuellement sur l’une des dernières presses à essai de la Banque de France. Dans le creux de ce vallon calfeutré, Isabelle Sauvage et Alain Rebours, éditeurs, s’animent dans la fabrication du livre d’artiste. Ce sont eux qui sollicitent tel artiste et tel écrivain, les mettent en contact sans qu’ils se rencontrent parfois, et font l’objet livre, la mise en page et la forme qu’il aura au final. Les lettres sont assemblées à l’aide d’une pince à épiler, transportées et posées dans la machine. Puis, ils enduisent les rouleaux d’encre de la couleur choisie, une encre épaisse et concentrée qui viendra sourdre du métal. Mélodie des sons et des mots, rythmés par le mouvement des bras, de la pression des écrous et du ronronnement du moteur. Une page, quatre pages… c’est variable selon les artistes ! Chaque livre relié à la main a son histoire. Celle de l’auteur et de l’artiste qui, dans leur extravagance et leur spontanéité, permettront la naissance de cette œuvre. Complicité harmonieuse ajourée, polyglotte atmosphère comme le bourdonnement des litanies d’antan et le livre d’artiste prend forme !

Caroline Constant

 

« Il reste à se souvenir du chemin Il reste à retrouver le passage Il reste à s’arracher de ces temps d’ici, calmes Quitte à perdre sa voix »

Brigitte Mouchel « Événements du paysage » Éditions Isabelle Sauvage, 2010

Les Editions Isabelle Sauvage Coat Malguen 29410 Plounéour-Ménez 02 98 78 09 61

 

INTERVIEW D’ISABELLE SAUVAGE

 

1) Quelles sont vos motivations pour éditer des livres d'artistes?

Le livre d'artistes est le lieu d'un échange entre un écrivain et un plasticien, créé par l'éditeur fabriquant qui est aussi le concepteur de l'objet. Il s'agit donc d'une sorte de dialogue à trois, chacun s'enrichissant de la parole de l'autre. Quel autre lieu permet aujourd'hui une telle conversation ? Et qui soit en ma possibilité ? Il y a également le plaisir de fabriquer de tels objets, le noir de la typographie, "la tête dans les doigts", comme je le dis souvent… Le livre d'artistes est ainsi un lieu de création où le corps s'implique, où mon corps est présent.

2) Quel accueil aujourd'hui avez-vous pour ces livres ?

Nous revenons de deux salons, et au-delà des ventes, beaucoup de personnes disent leur engouement pour ces objets qui approchent les techniques anciennes comme la typographie ou les plus modernes, qui donnent à voir une création collective. Et puis pour certains – moins nombreux –, cela peut être l'occasion d'acquérir une œuvre (ou plutôt une expression artistique) pour un prix (relativement) modeste.

3) Lydie Dattas dit que les poètes ont tué la poésie… Qu’en pensez-vous ?

A voir l'activité éditoriale, à voir le nombre de manifestations, on ne dirait pas. Est-ce encore de la poésie ? Oui, bien sûr, simplement les manières de l'écrire ou de l'entendre ont bien bougé et multiples sont les façons de l'exprimer. Mais reste ce qui fait poésie : l'écart avec notre langue de communication de tous les jours, la résistance face à nos normes linguistiques… Ce sont sans doute cet écart ou cette résistance qui sont devenus à la fois plus évidents et moins courants dans notre société actuelle qui refuse une pensée de la rupture — de l'écart.

Sommeils 1Sommeils 2

LE LIVRE D’ARTISTESommeils” de Charles Madezo et Thierry Le Saec, Editions Canopé Photos de Charles Madezo gracieusement offertes pour Glaz magazine

Caroline Constant, GLAZ magazine, décembre 2014

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau