Anne-Sophie Constant (03/2013)

"Nous habitons outre-mer", première phrase délicieuse du récit autobiographique d'Anne-Sophie Constant où l'on pénètre directement dans ces couleurs profondes de la France d'outre-mer, avec la chaleur, les épices, la douceur des paysages mais aussi toute la cruauté de certaines vies là-bas. C'est un voyage délicat dans le souvenir, des descriptions de tableaux familiaux, des épreuves rencontrées, la petite fille qui devient grande. L'atmosphère retranscrite est palpable, et les mots pour la décrire, bien des années après, prennent la forme de sept chapitres, eux-mêmes qualifiés d'éléments "nuit, feu, lumière, pierre, eau, vent et terre". Chaque lieu est ainsi décrit, avec des mots appropriés, bien choisis et dans lequel la petite fille s'épanouit, dans la joie ou dans l'épreuve. Pour tous ceux qui ont connu la vie d'outre-mer, et pour ceux aussi qui n'ont jamais quitté la métropole, ce récit apportera de nouvelles images, des aspects divergents car nous portons tous un regard différent sur les choses. Les souvenirs s'entremêleront sans difficultés, pour dévoiler toute la richesse du monde où nous vivons. Anne-Sophie Constant, aujourd'hui à la retraite, a été professeur de lettres et maître de conférences au Conservatoire National des arts et métiers. Elle nous fait l'honneur de répondre à nos questions:

INTERVIEW D'ANNE-SOPHIE CONSTANT:

Pourquoi avoir écrit "Une Enfance Ultramarine"?

Pourquoi ai-je écrit Une Enfance Ultramarine ? D'abord parce que quelqu'un, un éditeur que j'ai rencontré dans un dîner et qui m'entendait parler de mon enfance, me l'a demandé! Mais aussi, plus profondément, parce que j'ai voulu faire partager ce monde intérieur, fait de tant de mondes disparus, qui m'habitait. Laisser une trace de cette histoire. Et enfin, j'ai voulu rendre hommage, sans doute à mes parents, mais aussi à tous ces gens à qui j'ai dédié ce livre d'ailleurs, les gens avec qui on vivait à la maison ou ceux que j'ai croisé ici ou là qui ont compté pour moi, qui ont aussi façonné ma vision du monde et que j'ai dû tous quitter.

Que ressent-on après l'écriture de ce livre où chaque ligne est un retour en arrière, avec ses bons et ses mauvais souvenirs?

Je me sens surtout heureuse de l'avoir écrit! Qu'il existe! Que ces lieux, ces situations, ces images, ces gens dont je parle existent désormais aussi en dehors de moi et qu'ils puissent reprendre vie — même de façon éphémère — en chacun des lecteurs. Ce n'est peut-être pas un hasard non plus, si j'ai écrit ce livre au moment où ma mère en était arrivée à un stade de sa maladie où elle ne pouvait plus comprendre ce qu'on lui disait. Quand elle comprenait mais perdait peu à peu la mémoire, j'avais passé beaucoup de temps à lui raconter sa propre histoire. Écrire ce livre était encore une façon de lui parler et de faire exister ce qu'elle ne pouvait plus ni comprendre ni retenir.

Comment s'est décidé le choix du titre?

C'est l'éditeur qui l'a trouvé!

Quel est le passage où tu as eu le plus de plaisir à écrire? Et celui qui t'a donné le plus de mal?

Je ne sais pas bien... Je ne me rappelle pas d'un passage en particulier qui m'aurait donné plus de mal. Dans l'ensemble, j'ai vraiment eu du plaisir à l'écrire, même si écrire est toujours, quand même aussi difficile. J'avais du bonheur à me replonger dans ces paysages, ces sensations, ces souvenirs qui, une fois de plus, m'ont toujours habitée.

Quelle vision as-tu de l'Afrique coloniale et celle de l'Afrique d'aujourd'hui?

Je ne sais pas si j'ai une vision de l'Afrique coloniale, je ne crois pas. J'ai une vision d'enfant, de l'Afrique de mon enfance! Un tout petit bout d'Afrique qui vit en moi et qui, en moi, est devenu un récit... une histoire que je me raconte et qui a à voir avec l'exil et la nostalgie.

De l'Afrique coloniale comme de l'Afrique d'aujourd'hui, où je suis peu allée, j'ai, j'imagine, à peu près la même vision que tout le monde. Une vision construite à travers l'histoire, les polémiques, les actualités, les journaux et aussi, plus fondamentalement, à travers la littérature, en particulier, celle des auteurs africains, comme Ahmadou Kourouma, Alain Mabanckou, Marie NDiaye ou Scholastique Mukasonga... qui me racontent l'autre côté des choses, d'autres pays, d'autres époques.

La même vision que tout le monde, dis-je, à une différence près pourtant essentielle, avec ceux qui n'ont jamais vécu en Afrique ou qui y ont vécu adulte. C'est en Afrique que j'ai découvert le monde et, tout en lui étant étrangère, je me sens profondément liée à elle.

Quel courant littéraire aimes-tu ? Quels sont les écrivains qui t'ont marquée

Difficile de répondre en quelques lignes à une telle question! J'aime beaucoup de choses très variées et je ne pourrais pas citer un courant littéraire en particulier. Ce que je pourrais dire, ou du moins essayer de dire — c'est aussi un des thèmes de mon livre — c'est que j'aime qu'un livre m'ouvre une fenêtre sur le monde. Je vois un peu les écrivains comme des explorateurs. Ils font reculer les frontières du visible. Pour moi, le monde n'est plus jamais le même après la lecture d'un livre! Son univers, aussi étranger soit-il au mien dès l'abord, par le lieu, l'époque, la psychologie des personnages, les situations, etc., pour peu que l'auteur ait réussi à les faire vivre, fait partie de mon propre univers et m'éclaire sur ma propre histoire. Si non, ce n'est qu'une écume de mots, inutile.

Que pourrais-tu nous dire sur la Bretagne?

Qu'elle est pour moi, d'abord un pays très exotique, que je connais mal ou peu! Mais je suis frappée chaque fois que j'y vais par la grande beauté des paysages et par l'impression que, plus que d'autres régions de France, elle a mieux résisté à l'uniformisation générale et qu'il y existe encore une vraie culture originale.

Aurais-tu un roman à nous conseiller de découvrir?

Peut-être pas un roman au sens strict, une sorte de poème à plusieurs voix, comme une mélopée envoûtante, le livre magnifique et bouleversant de David Grossman: "Tombé hors du temps."

Enfin, aurais-tu quelque chose à ajouter à cette interview?

Rien, sinon te remercier et te féliciter pour ton site!

Merci aussi Anne-Sophie pour ta collaboration et ce partage de réflexions. Je vous propose un extrait de ' Une enfance ultramarine" aux Éditions CNRS.

""Nous habitons outre-mer"; dit ma mère au policier de l'aéroport. J'entends: "Nous habitons outremer, nous habitons du bleu." Le bleu m'enchante, je le vois, intense, brillant, profond, il ceinture le petit tube blanc de la boîte de gouaches, bien calé entre azur et marine, entre ciel et mer. Il m'inquiète. C'est quoi habiter du bleu? C'est où l'outremer? "De l'autre côté de la mer", dit ma mère. C'est où, l'autre côté de la mer? C'est quoi? Et pourquoi est-ce bleu aussi de l'autre côté? De l'autre côté de quoi? La ligne d'horizon recule quand on avance. Où faut-il passer pour passer outre? Comment savoir s'il y a quelque chose de l'autre côté? Il se pourrait qu'il n'y ait rien. Nous avons eu de la chance, il y a toujours eu quelque chose, nous ne sommes jamais tombés. Mais outremer n'est pas bleu. Outremer ne s'appelle pas outremer. Il est toujours différent, change de noms, change de couleurs: outremer est un caméléon qui n'est jamais le même. Il est noir nuit à Cayenne, rouge feu à Batouri, blanc lumière à Sfax, argent pierre à Djibouti la première fois et transparent comme le vent au second séjour alors qu'il est vert eau à Vientiane. Il n'est pas brun terre. Gan n'est pas l'outremer. Gan est une île, l'endroit au bord duquel la mer commence. Il est le centre, le point fixe, le lieu du départ et le lieu du retour." 

   

 

Commentaires (1)

Marie-Francoise Boussac
  • 1. Marie-Francoise Boussac | 11/08/2017
Le titre de l'ouvrage m'a saisie : il a provoqué chez moi la même fascination et la même nostalgie que lorsqu'Anne-Sophie est arrivée à saint Sernin (hypo + khâgne à Fermat). J'étais une étudiante qui n'avait jamais quitté Toulouse et elle arrivait avec un horizon si vaste. Son livre est pareil : ouvert, ailleurs

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